Phobie alimentaire et allergies

phobie alimentaire et allergies

Malheureusement phobie alimentaire et allergies alimentaires peuvent coexister. Alors que la vigilance constante est tout à fait normale et saine chez la personne allergique, la phobie, elle, peut avoir de nombreuses conséquences sur la qualité de vie.

La phobie est insidieuse, irrationnelle, mais tout de même bien réelle.  On définit la phobie comme une « crainte excessive, maladive et irraisonnée de certains objets, actes, situations ou idées » (Petit Robert). On peut vivre avec la phobie des araignées (arachnophobie) ou celle des espaces clos (claustrophobie) et même, des aliments.

Nous en discutons avec Dre Anne-Pier Voyer, psychologue au Pacific Anxiety Group.

Allergies Québec — Dre Voyer, pouvez-vous nous expliquer ce qui distingue la phobie alimentaire de la vigilance saine chez la personne allergique?

Anne-Pier Voyer Lorsqu’on vit avec des allergies alimentaires, il est tout à fait normal d’être vigilant, voire anxieux quand il est question de nourriture. Le problème survient lorsque cette vigilance devient excessive et que la personne en vient à ne penser qu’à son allergie. On peut alors voir apparaître une anxiété qui déteint sur sa qualité de vie, qui affecte son fonctionnement et qui l’empêche de faire des choses importantes pour elle. C’est à ce moment qu’on peut tracer une ligne entre la vigilance ou l’anxiété normale et nécessaire, et une anxiété excessive chez la personne allergique.

Pour ce qui est de la phobie, il s’agit d’une forme d’anxiété. On parlera plus précisément de phobie alimentaire lorsqu’une peur spécifique des aliments (ou de situations reliées aux aliments) est présente.

Par exemple, je peux avoir peur de manger une pomme parce que la dernière fois que j’en ai mangé, j’ai eu des picotements dans la bouche. Je pourrais par la suite recevoir un diagnostic de syndrome de l’allergie orale aux pommes crues et naturellement arrêter d’en manger. Mais si ma peur fait en sorte que j’arrête aussi de manger des tartes aux pommes (cuites), et éventuellement que je me prive d’aller cueillir des pommes parce que je suis anxieuse, c’est à ce moment que ça devient problématique. On pourrait alors parler de phobie alimentaire.

Allergies Québec — Pourquoi certaines personnes allergiques développent-elles une phobie alimentaire?

Anne-Pier Voyer – Selon mon expérience, les personnes qui développent une phobie alimentaire ont souvent des antécédents d’anxiété. Chez les enfants par exemple, certains avaient peut-être peur du noir lorsqu’ils étaient petits ou ont peur de faire des erreurs dans leurs examens à l’école. Ce sont des personnes qui ont généralement des prédispositions ou des vulnérabilités à l’anxiété. Certaines ont aussi vécu dans le passé de mauvaises expériences en lien avec leurs allergies alimentaires.

Par exemple, une de mes patientes avait fait une réaction allergique dans un avion. Après l’événement, elle a développé la phobie de l’avion, mais aussi de tous les endroits clos.

Chez les enfants, dans certains cas, l’anxiété des parents peut aussi amener l’enfant à développer une phobie alimentaire. Ce peut être le cas notamment lorsque les parents ne laissent pas leurs enfants gérer graduellement des parties de leurs allergies alimentaires. Ainsi, l’enfant ne développe pas la confiance qui lui permet de gérer ses allergies lui-même, et développe une peur de faire des erreurs reliées à ses allergies. Cet enfant pourrait par exemple avoir peur de manger en l’absence de ses parents.

 

Allergies Québec — Quelles pourraient être les conséquences d’une phobie alimentaire chez la personne allergique?

Anne-Pier Voyer – La phobie alimentaire s’installe souvent de manière insidieuse. Ce que je vois le plus souvent comme conséquence de la phobie alimentaire, ce sont les personnes qui essaient de contrôler de manière excessive tout ce qu’elles mangent et qui évitent certaines situations impliquant de la nourriture.

Dans un premier temps, la personne pourrait par exemple arrêter de manger des pommes crues après une réaction liée au syndrome d’allergie orale. Mais, éventuellement, elle pourrait cesser de manger plusieurs fruits crus et ensuite cuits, et cela pourrait même s’étendre aux légumes.

Dans le pire des cas, ça peut mener au trouble de l’alimentation évitante/restrictive (ARFID). Il s’agit d’un type de trouble alimentaire. On ne parle pas ici de vouloir contrôler son poids, mais plutôt d’un contrôle des potentielles conséquences négatives de manger (p. ex., peur de vomir, peur de s’étouffer). Ceci s’accompagne de carences nutritionnelles ou d’une perte de poids excessive.

Prenons l’exemple d’une personne qui a peur de vomir. Cette personne pourrait développer un mécanisme de défense basé sur la logique que si elle ne mange pas, elle ne pourra pas vomir. C’est un peu la même chose avec les allergies : si la personne ne mange pas ou qu’elle limite son alimentation de façon significative, elle ne peut pas faire de réaction allergique.

Sur le plan social, certains enfants qui présentent une phobie alimentaire éviteront de manger à l’école ou à la cafétéria, de participer à des fêtes d’amis, ou de sortir sans leurs proches. La phobie alimentaire cause parfois des frictions dans la famille. Par exemple, malgré le fait que les parents exercent une vigilante suffisante, mais pas extrême, et font tout ce qu’il faut pour protéger leur enfant, celui-ci pourrait vouloir tout contrôler dans la maison (p. ex. refuser qu’un plat commandé dans un restaurant qui contient ses allergènes soit mangé à l’intérieur de la maison, même si l’enfant lui-même ne le mange pas). Il pourrait aussi se fâcher et penser que ses parents ne sont pas assez vigilants ou même négligents.

 

Allergies Québec — Peut-on prévenir le développement d’une phobie alimentaire?

Anne-Pier Voyer – C’est possible, si l’on sait comment l’anxiété se crée et s’envenime. Lorsqu’une phobie alimentaire se développe chez un individu, l’anxiété prend de plus en plus de place. Donc si on est en mesure de reconnaître les premières manifestations de l’anxiété, il est possible de prévenir son évolution vers la phobie alimentaire.

Tous les parents veulent ce qu’il y a de mieux pour leur enfant et ne veulent pas lui faire vivre des situations angoissantes. Mais parfois, ce n’est pas une bonne stratégie à adopter. Prenons l’exemple d’un enfant qui a peur de manger un aliment. Le parent, même s’il sait pertinemment que l’aliment est sécuritaire, pourrait lui permettre de ne pas le manger pour éviter que l’enfant devienne anxieux. Ce dernier ne sera donc jamais exposé à des situations anxiogènes qui lui apprendront à faire face à sa peur de l’aliment. L’anxiété pourrait alors prendre de plus en plus de place et évoluer en phobie alimentaire.

Pour éviter que l’anxiété prenne le dessus, il est important pour le parent de valider les émotions auprès de son enfant allergique, d’être à son écoute et de ne pas toujours l’accommoder pour éviter qu’il vive de l’anxiété. Lorsque l’enfant refuse de manger un aliment qui est sécuritaire, on pourrait par exemple lui expliquer : « Je vois que tu es anxieux, mais maman a vérifié et je te dis qu’il n’y a pas de danger à manger cet aliment. » Il faut nommer à l’enfant que sa peur est bien réelle, mais que le danger associé à cette peur, lui, ne l’est pas.

En tant que parent, il faut aussi parfois lire entre les lignes. Dans certains cas, l’enfant allergique ne nommera pas directement sa peur de manger un aliment et préférera dire, par exemple, qu’il ne l’aime pas. Il faut donc toujours se questionner lorsque, soudainement, son enfant allergique ne veut plus manger un aliment en particulier ou que son comportement change.

 

Allergies Québec — Quelles sont les meilleures stratégies pour gérer les phobies alimentaires reliées aux allergies?

Anne-Pier Voyer – L’exposition. L’enfant n’aimera pas ça au début. Il faut y aller graduellement et s’assurer d’avoir un dialogue avec l’enfant. Par exemple : « On va essayer tel produit. Tu te souviens, tu en mangeais avant et il ne t’est jamais rien arrivé. », ou encore « On va retourner au restaurant où on allait avant. Serais-tu plus à l’aise qu’on mange en salle ou qu’on prenne le repas pour le manger à la maison ? »

Il y a différents contextes qui peuvent aider l’enfant à être plus relaxe malgré une exposition à un stresseur. Le fait d’offrir un choix à l’enfant lui donnera un sentiment de contrôle et fera en sorte qu’il se sentira écouté et validé dans ses peurs.

 

Allergies Québec – Quand doit-on consulter un professionnel dans le cas d’une phobie alimentaire?

Anne-Pier Voyer – Il est important de consulter un professionnel dès que l’anxiété et la phobie affectent le fonctionnement de la personne ou celui de la famille. Ce pourrait être par exemple si l’enfant ne pense qu’à ses allergies alimentaires, s’il a de la difficulté à se concentrer, si la gestion de ses allergies entraîne des frictions ou des chicanes avec la famille lors des repas, si l’on observe l’apparition de symptômes dépressifs ou si l’enfant s’isole. Dans ce cas, il est conseillé de consulter un psychologue, un travailleur social ou un autre professionnel ayant une expérience en allergies alimentaires ou une expérience globale dans le domaine de la santé. Il faut se rappeler que la peur est bel et bien réelle lorsqu’il est question d’allergies alimentaires.

 

Allergies Québec – En terminant, auriez-vous un conseil à donner à ceux et celles qui vivent avec une phobie alimentaire reliée aux allergies?

Anne-Pier Voyer – D’abord, lorsque vous avez peur, posez-vous toujours la question suivante : « Par rapport à mes allergies alimentaires, pourquoi est-ce que j’exerce un contrôle ou j’évite une situation en particulier ? Est-ce parce que c’est nécessaire pour assurer ma sécurité ou parce que j’ai peur ? »

N’hésitez pas à poser des questions à votre médecin ou à votre allergologue. Chaque situation et chaque personne est différente. C’est la même chose pour le degré de vigilance à appliquer dans la gestion de vos allergies alimentaires. Par exemple, est-ce que c’est vraiment nécessaire de faire telle ou telle chose dans la gestion de mes allergies ou est-ce que c’est trop ? Votre allergologue pourra vous conseiller en fonction de votre contexte.

Si, malgré tout, l’allergie alimentaire en vient à prendre trop de place, rappelez-vous qui vous êtes, ce que vous aimez faire, ce que vous voulez faire de votre vie. Vous n’êtes pas seulement vos allergies alimentaires ! Cette réflexion vous donnera souvent l’élan nécessaire pour vous aider à vaincre vos peurs.

 

Si vous avez de la difficulté à gérer l’anxiété ou la phobie associées à vos allergies alimentaires, n’hésitez pas à appeler notre ligne de soutien en composant le 514 990-2575, poste 204.

 

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