Entrevue – Allergies alimentaires et carences : quels sont les risques?
Saviez-vous que les allergies alimentaires augmentent le risque de développer une carence? On en parle avec la nutritionniste Nancy Croteau.
Pour les personnes touchées par les allergies alimentaires ou leurs parents, débuter l’année du bon pied, c’est aussi mieux comprendre les carences pouvant découler des restrictions alimentaires afin de mieux les prévenir et les traiter. Pour éclaircir ce sujet complexe, nous avons discuté avec Nancy Croteau, nutritionniste en pédiatrie et allergies alimentaires, qui nous explique ce que sont les carences alimentaires et comment les personnes allergiques peuvent les prévenir tout en adoptant une alimentation équilibrée et sécuritaire.
Allergies Québec – Madame Croteau, pouvez-vous d’abord nous expliquer ce qu’est une carence alimentaire?
Nancy Croteau – Une carence alimentaire survient quand le corps manque d’un nutriment pour fonctionner à son plein potentiel. La carence peut être due à un manque d’apport du nutriment ou à une absorption inadéquate de celui-ci. En d’autres mots, on peut manger le nutriment, mais l’absorber mal, ou encore ne pas le manger du tout. Dans tous les cas, le nutriment est manquant.
Allergies Québec – Quelles sont les manifestations d’une carence alimentaire?
Nancy Croteau – Les manifestations d’une carence alimentaire dépendront du nutriment qui est absent de l’alimentation ou que l’organisme a de la difficulté à absorber correctement.
Si on parle, par exemple, d’un élément fréquemment carencé comme le fer, qui aide à transporter l’oxygène dans tout le corps, les manifestations d’une carence peuvent inclure de la fatigue, un essoufflement, une pâleur de la peau ou une diminution des performances physiques et/ou mentales, puisque moins d’oxygène se rend jusqu’aux muscles. À long terme, une carence en fer peut entraîner ce que l’on appelle une anémie ferriprive.
Pour d’autres nutriments, comme le calcium, les manifestations à court terme d’une carence sont souvent absentes. Si la carence en calcium se maintient dans le temps, les os de la personne deviennent de plus en plus fragiles et le risque de fractures augmente. La personne peut aussi développer une ostéoporose*, surtout à un âge plus avancé.
*Maladie caractérisée par la perte de masse osseuse par la fragilisation des tissus osseux, qui peut augmenter le risque de fracture (Ostéoporose Canada).
Allergies Québec – Quels sont les facteurs qui augmentent le risque de développer une carence alimentaire?
Nancy Croteau – De manière générale, plus un nutriment (p. ex. fer, calcium, etc.) se trouve dans une grande variété d’aliments, moins le risque de carence est grand.
Prenons par exemple l’arachide, qui est une bonne source de protéines et de bons gras. Or, on retrouve aussi ces éléments nutritifs dans d’autres aliments. Ainsi le fait de ne pas manger d’arachides n’augmente pas le risque de carence, puisque d’autres aliments peuvent fournir des protéines et des bons gras.
Les choses sont différentes lorsque l’aliment exclu constitue un groupe alimentaire, comme les produits laitiers. Le lait et les autres produits laitiers fournissent une grande partie du calcium et de la vitamine D nécessaires au bon fonctionnement de l’organisme.
La présence d’une allergie alimentaire, qui nécessite l’exclusion de certains aliments, peut augmenter le risque de développer une carence. Le risque de carence dépendra toutefois de l’allergène qu’il faut éviter et de l’importance de l’allergie. Par exemple, certaines personnes qui sont allergiques aux œufs peuvent tout de même en consommer en petite quantité lorsqu’ils sont cuits. Ces personnes présentent donc un risque plus faible de carence que celles qui doivent éviter toute trace de l’allergène.
Enfin, le risque de carence varie aussi selon l’âge de la personne. Pendant la croissance, les enfants ont besoin de beaucoup de matériaux de construction (p. ex., calcium, vitamine D, protéines, fer, etc.) . Une carence est donc plus susceptible de se produire pendant cette période de croissance et les conséquences à long terme risquent d’être graves, voire irréversibles (p. ex. rachitisme** pour une carence en vitamine D).
**Maladie de la croissance et de l’ossification causée par une carence en vitamine D. Le rachitisme se manifeste notamment par une déformation des os (p. ex. jambes arquées).
Allergies Québec – Qu’en est-il du risque de carences chez les personnes âgées?
Nancy Croteau – En vieillissant, les manifestations d’une carence peuvent être plus subtiles (p. ex. une fatigue) ou même absentes, surtout à court terme. Elles ne sont pourtant pas moins importantes. Par exemple, une personne âgée qui présente une carence en calcium et en vitamine D n’en ressentira pas nécessairement les signes. Pourtant, son risque de chute et de fracture sera plus grand. Et plus on vieillit, plus la capacité de récupérer d’une fracture diminue.
Il faut aussi se rappeler que les besoins en nutriments varient selon l’âge. Pour le calcium, par exemple, les besoins nécessaires chez le nouveau-né jusqu’à un an sont de quelques milligrammes par jour seulement, ce qui fait que son risque de développer une carence est très faible. Ces besoins augmentent toutefois en grandissant (1300 mg par jour à l’adolescence), avant de diminuer sensiblement à l’âge adulte (1000 mg par jour). Après 50 ans chez la femme et après 71 ans chez l’homme, les besoins augmentent à nouveau (1200 mg par jour).
En vieillissant, l’apport en protéines devrait aussi être pris en compte lorsqu’il est question de carences alimentaires. Les personnes âgées sont probablement les seules qui présentent un réel risque de carence en protéines. En plus d’avoir moins d’appétit, elles ont davantage de difficulté à s’adapter à un changement dans l’alimentation (p. ex. un nouvel aliment, une nouvelle saveur). Si une allergie se déclare à un âge avancé, la personne âgée aura tendance à simplement mettre de côté les aliments qui contiennent l’allergène à éviter sans compenser le manque en nutriments en les remplaçant par d’autres aliments.
Allergies Québec – Certaines allergies alimentaires sont-elles associées à un risque plus élevé de développer une carence alimentaire?
Nancy Croteau – Les allergies au lait et aux œufs peuvent être associées à un risque plus grand de carences alimentaires parce qu’on les retrouve dans une plus grande variété d’aliments. Le fait d’avoir des allergies multiples augmente aussi le risque de carence.
À cela s’ajoutent les croyances et les choix alimentaires qui, même s’ils ne sont pas directement associés aux allergies, peuvent aussi augmenter le risque de carences chez la personne. Je pense, par exemple, à ceux et celles qui adoptent une diète végétarienne ou végétalienne. Si une personne allergique aux arachides, aux noix et/ou au soya élimine toutes les viandes de son alimentation, elle pourrait ne pas consommer suffisamment de protéines et d’autres nutriments essentiels et, éventuellement, développer une carence.
Allergies Québec – Quelles sont les carences alimentaires les plus souvent rencontrées chez les personnes allergiques?
Nancy Croteau – Les carences en calcium et en vitamine D sont souvent rencontrées chez les personnes allergiques au lait, puisque les produits laitiers constituent une très bonne source de ces nutriments.
Les carences en vitamines du groupe B sont aussi plus fréquentes en cas d’allergie au blé. Les farines de remplacement utilisées par les personnes allergiques au blé (p. ex. farine de riz, d’amarante, etc.) ne sont pas toutes enrichies en vitamines du groupe B comme le sont les farines de blé.
Allergies Québec – Comment peut-on prévenir les carences alimentaires lorsqu’elles surviennent chez les personnes allergiques?
Nancy Croteau – D’abord, la personne allergique doit connaître dans quels aliments se trouvent l’allergène à éviter et les nutriments qu’ils contiennent. Ensuite, elle doit s’assurer de remplacer ces aliments par d’autres qui contiennent ces nutriments.
Dans les œufs, par exemple, on retrouve entre autres des protéines. La personne qui y est allergique doit donc s’assurer de consommer assez de protéines dans les autres aliments qu’elle mange, ce qui est relativement facile.
Par contre, si la personne est allergique au lait, c’est une autre histoire. Le lait et plusieurs autres produits laitiers contiennent de grandes quantités de calcium et de vitamine D. Si le lait est remplacé par un autre aliment, comme une boisson de soya, la personne allergique doit s’assurer que la boisson de substitution est enrichie en calcium et en vitamine D afin de prévenir les carences en ces nutriments.
Allergies Québec – Quel est le rôle des nutritionnistes dans la prévention des carences alimentaires chez les personnes allergiques?
Nancy Croteau – Le ou la nutritionniste regardera d’abord l’alimentation globale de la personne allergique en déterminant ce qu’elle mange au cours d’une journée, ce que l’on appelle une évaluation nutritionnelle. Ce professionnel identifie aussi les aliments allergènes qui doivent être évités et lui propose des aliments de remplacements sécuritaires. Enfin, le ou la nutritionniste explique pourquoi certains aliments doivent être remplacés et les carences qui sont susceptibles de se développer s’ils ne le sont pas.
Dans tous les cas, Nancy Croteau rappelle que le risque de carence alimentaire varie selon le ou les allergènes qui doivent être évités, mais aussi selon le contexte de la personne allergique, le régime alimentaire qu’elle adopte, ses convictions alimentaires, etc. L’approche doit donc être entièrement personnalisée. Si vous ou votre enfant vivez avec une ou plusieurs allergies alimentaires, profitez de ce début d’année pour faire le point avec un ou une nutritionniste. Lorsqu’il est question de carences alimentaires, la prévention est souvent la meilleure avenue!



